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devenir orphelin quand on est adultes

La peur derrière le deuil d’un parent : devenir orphelin

« J’ai besoin qu’elle soit toujours là et que je sois sous son aile.« 

Cette phrase, je l’ai entendue récemment de la bouche d’une femme en deuil de sa maman. Elle l’a dite presque en s’excusant, comme si c’était un aveu un peu honteux. Et pourtant, c’est sans doute l’une des phrases les plus universelles qu’on puisse prononcer après la mort d’un parent.

Parce que derrière le chagrin, il y a très souvent une autre émotion, plus discrète, plus souterraine, et beaucoup plus difficile à reconnaître : la peur.

Cette peur, on en parle peu. Les proches s’attendent à voir notre tristesse, parfois notre colère, notre fatigue. Mais la peur ? Elle ne fait pas partie des cases prévues pour le deuil d’un parent. Et pourtant, elle est là. Massive. Vertigineuse.

Dans cet article, j’aimerais nommer trois visages de cette peur que je rencontre presque à chaque accompagnement : la peur de l’autonomie émotionnelle, le choc de devenir orphelin à l’âge adulte, et ce sentiment, particulièrement vif quand on a perdu ses deux parents, d’être désormais « le prochain sur la liste ».

La peur de l’autonomie : quand le filet disparaît

Tant que nos parents sont vivants, même à distance, même quand la relation est compliquée, il existe quelque part une présence-filet. Un coup de fil possible. Un avis qu’on peut solliciter. Une voix qu’on connaît par cœur et qui dit « tu vas y arriver ».

Quand un parent meurt, ce filet disparaît. Et on découvre, parfois avec stupeur, à quel point on s’appuyait dessus. Même quand on se croyait totalement autonome.

C’est là tout le paradoxe : on peut être adulte, indépendant, parent soi-même, chef d’entreprise, et se retrouver, du jour au lendemain, avec le sentiment de ne plus savoir traverser une journée tout seul.

Ces sensations ne sont pas une faiblesse. C’est ce qui se passe quand on perd la personne qui nous a, pour la toute première fois de notre vie, rassuré sur le fait qu’on pouvait avancer.

Beaucoup de personnes que j’accompagne me disent : « e sais faire les choses. Je les fais depuis longtemps. Mais avant, je passais toujours par elle ou par lui pour en parler. Et là, je n’ai plus à qui parler avant de faire quelque chose d’important, de prendre une décision. »

Ce n’est pas l’autonomie matérielle qui est ébranlée. C’est l’autonomie émotionnelle. Cette toute petite étape intérieure, du « je vais en parler à maman, à papa, et puis j’irai » qui devient soudain un vide.

Et ce vide-là, personne ne l’avait prévu. On pensait qu’on souffrirait de l’absence de la personne. On n’avait pas anticipé qu’on souffrirait aussi de l’absence du réflexe qu’on avait avec elle.

Devenir orphelin : un mot qu’on n’attendait pas

Le mot « orphelin », dans notre culture, est réservé aux enfants. On l’imagine avec un visage de roman du XIXᵉ siècle, dans une cour d’orphelinat, avec une valise en carton.

Pourtant, on peut devenir orphelin à n’importe quel âge. À 25 ans, à 45 ans, à 70 ans. Et le choc de devenir orphelin à l’âge adulte est toujours le même : il y a un avant, et un après. Avant, on était l’enfant de quelqu’un. Après, on ne l’est plus.

Cela peut sembler une évidence rationnelle, mais émotionnellement c’est un séisme. Parce qu’être l’enfant de quelqu’un, ce n’est pas seulement un statut familial : c’est une façon d’être au monde. C’est savoir qu’il existe quelque part une personne qui nous a vus naître, qui se souvient de nous bébé, qui connaît notre histoire depuis le début.

Quand cette personne disparaît, on perd aussi un témoin. Un témoin de notre vie. Et avec lui, c’est une partie de notre propre mémoire qui devient soudain plus fragile, plus solitaire. Il n’y a plus personne pour confirmer : « oui, tu avais bien telle robe quand tu avais 4 ans« , « oui, tu as bien dit ça à ton cousin« , « oui, je m’en souviens, ça s’est passé comme ça« .

Devenir orphelin adulte, c’est aussi une forme de promotion qu’on n’a jamais demandée : on devient la dernière génération de la famille. Celle qui transmet, qui se souvient, qui raconte aux enfants comment c’était. On hérite symboliquement, parfois matériellement, d’une place qu’on n’avait pas forcément envie d’occuper.

Et cette place, elle vient avec son propre poids. Celui de devenir, qu’on le veuille ou non, le rempart suivant.

« Les prochains sur la liste, c’est nous »

C’est une phrase que j’entends souvent, dite à voix basse, comme un secret partagé entre survivants :

« Maintenant qu’ils ne sont plus là, le prochain, c’est moi.« 

Quand on a perdu ses deux parents, il n’y a plus de génération-tampon entre nous et la mort. Tant qu’ils étaient là, c’était eux qui allaient mourir avant nous, c’était dans l’ordre des choses. Là, cette barrière symbolique qui nous protégeait vient de s’effondrer.

Et brusquement, notre propre mortalité devient concrète. On n’est plus dans le théorique, le philosophique. C’est concret.

  • On regarde ses enfants et on se dit : « Un jour, ce sera moi qu’ils pleureront.« 
  • On regarde son agenda autrement.
  • On se met à compter les années qui restent, à observer sa santé d’un œil neuf, à entendre différemment les nouvelles d’amis du même âge.
  • On peut se mettre à craindre des bilans médicaux, ou au contraire à les multiplier.

Cette prise de conscience n’a pas le même goût que celle qu’on peut avoir à 20 ans en lisant un livre de philosophie. Elle est physique. Elle s’installe dans le ventre. Et elle est, là encore, profondément solitaire, parce que la plupart des gens autour de nous ne veulent pas en entendre parler.

devenir orphelin quand on est adulte : pourquoi on n'en parle pas ?

Pourquoi on n’en parle pas

Cette peur, on la garde souvent pour soi. Pour plusieurs raisons.

D’abord parce qu’elle a quelque chose d’inavouable. « J’ai peur d’être seul« , « j’ai peur de mourir à mon tour » : ce sont des phrases qu’on n’ose pas dire, parce qu’on a l’impression qu’elles prennent toute la place sur le chagrin de la personne disparue. Comme si avoir peur pour soi était égoïste.

Ensuite parce que notre société est très mal à l’aise avec la mort en général, et avec la peur de la mort en particulier. Dès qu’on commence à en parler, on sent les regards qui glissent, les sujets qui changent, les « mais non, tu as encore plein de belles années devant toi » qui coupent court à la conversation.

Enfin parce qu’on a soi-même peur de cette peur. On craint que la nommer la rende plus réelle, plus envahissante. Alors qu’en réalité, c’est souvent l’inverse : ne pas la nommer la laisse grandir dans l’ombre, et resurgir par d’autres portes : insomnies, hypocondrie, attaques d’angoisse, perte de l’élan vital.

Devenir orphelin : apprivoiser cette peur, plutôt que de la faire taire

Une chose que je répète souvent aux personnes que j’accompagne : la peur n’est pas l’ennemie. Elle est là pour quelque chose.

Elle est là pour nous rappeler qu’on entre dans un territoire inconnu. Que beaucoup de repères viennent de s’effondrer. Que oui, on est plus seul qu’avant. Et aussi que oui, on est désormais en première ligne. Et qu’il va falloir, doucement, réapprendre à se rassurer soi-même, alors que c’était quelqu’un d’autre qui faisait ce travail-là depuis qu’on est venu au monde.

Quelques pistes, parmi celles que je propose à mes accompagnés :

  • Mettre des mots dessus. Écrire, à la main, sans relire, ce que cette peur me souffle. Pas pour la valider, pas pour la combattre. Juste pour la sortir du corps.
  • La nommer à voix haute à quelqu’un de confiance : un proche, un accompagnant, un compagnon de deuil. Souvent, l’entendre dite par un autre (« j’ai peur d’être le prochain« ) agit comme un soulagement immense : on n’est pas le seul à penser cela.
  • Continuer le lien avec le parent disparu, autrement. Une lettre, un post-it quotidien, une bougie allumée, une promenade régulière, un objet qui devient médiateur. Le lien ne s’arrête pas avec la mort ; il change de forme. Et tant qu’il existe sous une forme qui nous fait du bien, il continue à nous porter.
  • Honorer la place qui se libère. Devenir la génération qui vient avant n’est pas seulement une perte. C’est aussi une responsabilité, parfois une force. Qu’est-ce que je veux transmettre, maintenant que je suis en première ligne ? Cette question peut, à terme, devenir un appui plutôt qu’un poids.
  • Prendre soin de son corps comme un acte de douceur. La peur de mourir pousse parfois à des comportements extrêmes : soit un déni total, soit une hypervigilance. L’équilibre, c’est de continuer à prendre soin de soi, simplement, parce qu’on est encore vivant. Et que c’est précieux.

Et si la peur devenait une boussole ?

Une fois écoutée, cette peur peut faire un drôle de virage. Elle peut cesser d’être un poids et devenir une boussole. Elle nous dit : « Tu as un temps limité. Qu’est-ce que tu veux en faire ?« 

Beaucoup de personnes devenues orphelines à l’âge adulte racontent qu’au bout d’un certain temps quelque chose se déplace en elles. Elles se mettent à oser des choses qu’elles n’osaient pas. À dire non plus facilement. À aller voir les gens qu’elles aiment plus souvent. Ou à simplifier leur vie. À reprendre des projets laissés de côté.

Comme si la mort des parents, en nous mettant brutalement en face de la nôtre, finissait par nous rendre, paradoxalement, plus vivants.

Ce n’est pas une étape obligatoire. Ce n’est pas un message du genre « le deuil, c’est une opportunité« . Non, c’est d’abord une déchirure, et il faut respecter ça. Mais il arrive, doucement, qu’au creux de la peur, naisse aussi une autre façon d’habiter sa propre vie.

Si vous traversez cela, si vous reconnaissez quelque chose de votre histoire dans ces lignes : sachez que cette peur de devenir orphelin n’est pas une anomalie. Elle est même, sans doute, la marque que quelque chose de très profond est en train de bouger en vous.

Et qu’on peut, ensemble, lui faire une place.

Pour aller plus loin : quelques référence

Si vous souhaitez creuser ce sujet, voici une sélection d’ouvrages qui m’ont accompagnée dans ma propre réflexion et que je recommande régulièrement aux personnes que j’accompagne.

Spécialistes francophones du deuil

Spécifiquement sur le deuil d’un parent et « devenir orphelin »

Ressources d’accompagnement en France et en francophonie

  • Empreintes (empreintes-asso.com) : accompagnement des enfants, adolescents et jeunes adultes endeuillés.
  • Vivre son Deuil (vivresondeuil.asso.fr) : fédération nationale, groupes de parole pour adultes en deuil dans toute la France.
  • Couleur Plume (couleurplume.fr) : collectif d’accompagnants professionnels pour adultes, enfants et adolecents, en individuel ou en groupes, dans toute la France

Cette liste n’est pas exhaustive. Si un livre ou une ressource vous a particulièrement aidé.e à traverser le deuil d’un parent, n’hésitez pas à me l’indiquer en commentaire : je complète cette bibliographie au fil des lectures et des retours.

Vous traversez un deuil et souhaitez être accompagné ?

Laetitia gauthier Plisson, mosaïste funéraire et accompagnante professionnelle du deuil

Laetitia Gauthier Plisson

Depuis 2006, je mets la couleur et la matière au service du souvenir. Mosaïste funéraire et accompagnante du deuil, je travaille avec les familles pour créer des hommages qui leur ressemblent.

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