Je me promenais dans le cimetière près de chez moi quand je suis tombée dessus par hasard. Une tombe du XIXe siècle que je n’avais jamais repérée. Toute grise, pas vraiment entretenue… Et sur la pierre, un visage de Vierge Marie en mosaïque. Ancien, abîmé, mais toujours là.
Je me suis arrêtée.
Il y a quelque chose dans ce visage de très lumineux malgré les années, malgré les intempéries. Quelqu’un a choisi de poser ce symbole-là sur cette tombe-là. Et d’y mettre de la couleur.
Il n’a pas choisi une croix standard, ni un motif floral générique. Un visage. Une présence.
Ce jour-là, j’ai commencé à regarder la Vierge Marie autrement.
La Vierge Marie : un symbole funéraire kitsch ?
Soyons honnêtes. La Vierge Marie, ça peut faire kitsch.
On en trouve à tous les coins de rue à Lourdes, en plastique bleu et blanc, comme on trouve des tours Eiffel miniatures à Paris. Des reproductions en série, identiques, interchangeables, qui ont perdu tout ce qui faisait leur sens originel à force d’être reproduites sans intention.
Et dans les cimetières, ce phénomène existe aussi. On passe devant des tombes décorées d’une statuette mariale posée là parce que c’est ce que les pompes funèbres ont proposé. Le défunt était croyant, alors on a choisi dans le catalogue « quelque chose de religieux »… Parce que personne n’a vraiment réfléchi à ce que ce symbole voulait dire pour cette personne-là, dans cette vie-là.
Ce n’est pas ce qui m’intéresse.
Ce qui m’intéresse, c’est quand le choix est vrai.

Des commandes de Vierges Marie en mosaïque
Dans mon travail de mosaïste funéraire, j’ai réalisé deux commandes autour de la figure de la Vierge Marie. Les deux pour des jardinières en mosaïque, destinées à être posées sur une tombe. Deux commandes très proches dans leur forme, très différentes dans ce qu’elles m’ont appris.
La première famille m’a demandé un visage de Vierge sur la face avant de la jardinière, et d’autres symboles sur les autres côtés de la jardinière : une branche d’olivier, un soleil, une colombe. Le défunt était croyant, sans être vraiment pratiquant. Une religion un peu comme une tradition, et en même temps la foi comme horizon, comme rapport au monde, sans les codes rigides de la pratique religieuse.
La Vierge qui m’a été demandée devait être jeune, inspirante. Elle n’était pas là pour signifier l’appartenance à une institution. Elle était là pour dire quelque chose d’intime, de personnel. J’ai donc créé un portrait de jeune femme, parée d’un voile bleu, et d’une auréole d’or.
La deuxième commande est arrivée dans le sillage de la première. Une autre famille, une autre jardinière, avec juste la Vierge sur la face avant. Sobre. Concentré. Comme si le symbole, seul, suffisait à porter tout ce qu’il y avait à dire.
Ces deux commandes m’ont confirmé quelque chose que j’observe régulièrement : quand les familles choisissent vraiment, quand elles réfléchissent, quand elles discutent, quand elles cherchent ce qui ressemble au défunt, le résultat n’a rien de générique. Même un symbole aussi répandu que la Vierge Marie devient unique.
Ce que la Vierge Marie porte comme symbole dans le milieu funéraire
Je ne suis pas croyante, au sens d’attachée à une religion en particulier. Mais je suis profondément respectueuse de ce que les symboles portent, et de ce que les gens y mettent.
La Vierge Marie, en dehors de son sens religieux strict, est une figure universellement associée à certaines choses très humaines : la tendresse maternelle, la douceur, la protection. Elle représente l’intercession : cette idée que quelqu’un veille, quelque part, sur ceux qui sont partis comme sur ceux qui restent.
Ce n’est pas rien. C’est même, quand on y pense, exactement ce dont les familles en deuil ont besoin de sentir.
Pour des familles croyantes, ce symbole dit la foi, la continuité, l’espérance d’un au-delà. Pour d’autres, moins pratiquantes ou même non croyantes, il peut dire autre chose : une tradition familiale, une tendresse héritée, un rapport à la mort qui passe par l’image plutôt que par le dogme.
Ce qui compte, c’est que le choix soit réfléchi. Que la famille se soit demandé : est-ce que ce symbole ressemble à la personne qu’on a perdue ? Est-ce qu’il dit quelque chose de vrai sur elle, sur nous, sur ce qu’on veut laisser sur cette tombe ?
Quand la réponse est oui, la Vierge Marie n’a rien de kitsch. Elle a quelque chose de vivant.

La mosaïque du XIXe siècle, encore entière
Je repense souvent à cette tombe que j’ai trouvée par hasard. Ce visage en mosaïque qui tient depuis plus d’un siècle, malgré le gel, la pluie, le temps qui passe sur tout.
Il y a dans la mosaïque funéraire tout ce que je cherche à transmettre : des œuvres qui durent, qui résistent, qui continuent à dire quelque chose longtemps après que tout le monde a oublié pourquoi elles ont été posées là.
Ce visage de Vierge Marie a été choisi comme symbole funéraire au XIXe siècle. Je ne sais rien de la personne qui repose sous cette tombe. Je ne sais pas si elle était profondément croyante, si c’est sa famille qui a choisi ce symbole, si ce visage lui ressemblait d’une façon ou d’une autre.
Mais quelqu’un a choisi de le poser là. Avec intention. Et il est encore là.
C’est ça, un choix vivant.


