On aimerait tellement que ça soit possible. Se préparer au deuil comme on se prépare à autre chose : en lisant les bons livres, en suivant la bonne formation, en ayant les bonnes conversations. Et le jour venu, traverser l’épreuve avec un peu plus de grâce que les autres.
J’y ai cru, un moment. Et puis, je me suis rendue à l’évidence : personne n’est vraiment prêt.
Peut-on se préparer au deuil ?
Il y a quelques semaines, j’appelais les familles inscrites à notre séjour pour familles endeuillées. Un séjour en bord de mer, une semaine, pour des mamans et leurs enfants qui ont perdu leur papa. Le matin on travaille autour du deuil, sur ce qui a changé, sur ce qui se transforme. L’après-midi on respire, on se promène, on existe autrement.
J’appelle une maman pour préparer sa venue. On échange quelques mots, je lui explique le programme, je lui pose des questions sur ses enfants. Et à un moment, très naturellement, elle me dit :
« Je suis un peu novice dans ce domaine, c’est la première fois pour moi que mon enfant perd son papa. »
J’ai continué à parler. Normalement, comme si de rien n’était.
Mais ces mots sont restés.
Une phrase qui dit tout sur le deuil
Parce qu’elle ne s’était pas rendue compte de ce qu’elle venait de dire.
Personne ne perd plusieurs fois son papa. Il n’y a pas de deuxième fois, pas d’entraînement, pas de mode d’emploi qu’on aurait parcouru avant.
Ce qu’elle voulait dire, c’est qu’elle ne savait pas comment faire. Comment accompagner son enfant dans quelque chose qu’elle-même traversait pour la première fois. Dans quelque chose d’aussi immense, d’aussi neuf.
Elle était novice.
Et en raccrochant, j’ai pensé à moi. Parce que moi aussi, j’ai cru un jour que je pourrais ne pas l’être.

Quand on pense s’être préparée au deuil
Je me suis formée à l’accompagnement du deuil sans avoir traversé de grande perte. Deux arrière-grands-mères, un oncle : des deuils vécus petite, avec la distance que l’enfance met parfois entre soi et la mort des autres.
Ma démarche était professionnelle, claire : je voulais acquérir des outils pour accompagner les autres.
Cette formation a quand même tout bousculé. Mon rapport à la mort, mes réflexions sur la vie, mes priorités. J’ai rédigé mes dernières volontés. J’ai commencé à parler de la mort autrement, plus librement.
Et au moment où j’ai validé ma formation, je me sentais prête. Vraiment prête. Armée, même. Comme si me préparer au deuil, intellectuellement, professionnellement, m’avait mise à l’abri de sa violence.
Neuf mois plus tard, mon meilleur ami est mort.
Une embolie pulmonaire. Sans signe avant-coureur. Sans que rien ne laisse présager que ce jour-là serait le dernier.
Le réflexe du faire
Ce qui s’est mis en marche en moi d’abord, c’est le réflexe professionnel. Aller soutenir son conjoint. Aider à préparer la cérémonie. Être présente pour mon mari, pour mes enfants. Faire. Tenir. Être utile.
C’est un mécanisme que je connais bien pour l’avoir observé chez beaucoup de personnes accompagnées : cette façon de s’occuper de tout le monde pour ne pas avoir à s’occuper de soi. Cette activité frénétique qui ressemble à de la force mais qui est souvent une façon de reculer le moment où l’on va devoir ressentir.
Je savais tout ça. Je l’avais appris, travaillé, transmis.
Et je l’ai fait quand même.
Ce que se préparer au deuil change vraiment
Et puis un jour, j’ai lâché.
La tristesse est arrivée, la colère aussi, et une forme de culpabilité que je n’avais pas vue venir. Ce mélange un peu chaotique que je connaissais bien pour l’avoir accompagné chez les autres, et que je vivais maintenant de l’intérieur, sans filet. J’ai lâché, j’ai ouvert les vannes de mes émotions.
Mais même au cœur de cette douleur, il y avait une petite voix en moi qui me disait : c’est normal. C’est même une bonne chose de le vivre, de l’exprimer. Tu n’es pas en train de devenir folle. Tu es sur un chemin.
Ma formation ne m’avait pas protégée de la douleur. Elle m’avait donné quelque chose de différent : la capacité de la traverser sans en avoir une peur absolue. De savoir, même dans les moments les plus intenses, qu’il y a quelque chose après. Que ce que je vivais n’était pas une descente sans fond, mais un processus. Naturel, nécessaire, traversable.
Se préparer au deuil, que ce soit par une formation, des lectures, ou simplement en osant y penser avant qu’il arrive, ça ne supprime pas la souffrance. Ça nous protège du désespoir.
Ce n’est pas rien.
On ne sera jamais vraiment prêts, et c’est pour ça qu’il faut en parler
C’est peut-être la chose la plus difficile à accepter : il n’existe pas de bonne façon de perdre quelqu’un. Pas de gestes qui soulagent à coup sûr, pas de mots qui réparent vraiment, pas de timing raisonnable pour aller mieux. On avance à tâtons, on dit parfois les mauvaises choses, on ne sait pas s’il vaut mieux parler ou se taire.
Dans mes accompagnements, je rencontre souvent des gens qui s’excusent presque de ne pas savoir comment traverser leur deuil. Comme s’il existait quelque part une façon correcte de perdre quelqu’un qu’on aimait.
Il n’y en a pas.
Cette maman qui m’a dit qu’elle était novice exprimait sans le savoir quelque chose d’universel. Nous le sommes tous, novices face au deuil. La première fois, et même les suivantes.
C’est pour ça que je crois profondément à l’utilité des cafés mortels et des apéros de la mort. Ces moments qu’on organise pour parler de la mort ensemble, autour d’un verre, sans être forcément en deuil. Sans urgence, sans larmes obligatoires, sans que la perte soit déjà là.
Pas pour se préparer au deuil avec une checklist. Mais pour apprivoiser un sujet qu’on a appris à tenir à distance. Pour mettre des mots dessus quand on n’est pas dans l’urgence. Pour réaliser qu’on n’est pas les seuls à ne pas savoir, à avoir peur, à trouver tout ça trop grand.
Parce que quand ça arrive, et ça arrive toujours… on sera novices quand même.
Mais peut-être un peu moins seuls.


